lemandatexpress – Présent au Salon National du Karité, le Prof. Yao Saraka Didier, enseignant-chercheur à l’Université Peleforo Gon Coulibaly et Directeur exécutif adjoint du Centre Africain de Recherche et d’Application sur le Karité (CRAK), lève le voile sur les récentes avancées scientifiques de la filière. Grâce aux progrès du greffage et de la sélection variétale, l’ambition, dit-il, est désormais de sédentariser la culture du karité tout comme l’anacardier ou le manguier.
On entend souvent que les nouvelles techniques permettent de réduire le délai de première récolte de 25 ans à 5 ans. Quels sont exactement les mécanismes derrière cette prouesse ?
Nous sommes un centre de recherche totalement dédié à la recherche sur le karité. Nous faisons des recherches sur plusieurs axes, par exemple au niveau de la spéculation en question. Alors, pour le karité, une plante qui est encore sauvage, l’idée est de pouvoir, dans un premier temps, produire des plants et des plants améliorés, à mettre à la disposition des producteurs pour pouvoir faire des plantations. Mais, on ne va pas commencer par hasard. Alors, on a commencé par le début. Le début, c’est quoi ? C’est tout un programme d’amélioration. D’abord, c’est de pouvoir faire une prospection dans la zone de diversité de l’espèce. C’est en cela que nous avons parcouru toutes les zones de production de karité en Côte d’Ivoire, et nous avons identifié ce qu’on appelle des ‘’arbres élites’’ de karité. À partir de ces arbres élites, on a essayé de voir si on pouvait les cloner ou bien les multiplier dans un pour produire ce qu’on appelle les plants greffés. Le greffage en lui-même est une technique d’horticulture qui permet dans le monde végétal de pouvoir réduire les cycles de production des plantes. Au niveau du karité, on a pris des greffons sur des arbres élites pour les apposer sur des porte-greffes élevés en pépinière. Le greffon qu’on va prendre sur un arbre adulte, le programme génétique est déjà avancé, et lorsqu’on vient prendre ce bout de rameau là et qu’on le pose sur un jeune plan en pépinière, le jeune plan se comporte comme un arbre adulte. C’est en cela que le cycle de production, qui était de 25 ans, est passé désormais à 5 ans.
Au-delà du délai de production, ces variétés sélectionnées présentent-elles d’autres atouts en termes de rendement, de teneur en beurre ?
Jusqu’aujourd’hui, le produit issu du karité le plus prisé, c’est le beurre de karité. Donc, effectivement, dans nos arbres élites, certains produisent beaucoup, qui donnent beaucoup d’amandes, beaucoup de beurre. Ce sont ces arbres-là qu’on reproduit. Mais également à côté, on est sûr et certain qu’avec l’avancée de la filière, il est essentiel de trouver d’autres moyens de valorisation. C’est en cela, par exemple, que la pulpe dans le fruit peut aussi être valorisée en confiture. On le fait au Burkina, au Mali, pourquoi pas encore en Côte d’Ivoire ! Désormais, vous allez voir que dans la valorisation des sous-produits du karité. Non seulement il y a le beurre, mais aussi la valorisation de la pulpe et des déchets issus de l’extraction du beurre de karité. On peut même utiliser les tourteaux pour en faire des produits cosmétiques tels que le gommage et ainsi de suite.
Qu’en est-il de leur résistance au changement climatique, un phénomène d’actualité ?
En tant que chercheur, on ne peut pas amorcer ou bien faire une amélioration sans tenir compte du changement climatique qui est vraiment d’actualité. Donc effectivement, dans la recherche des caractéristiques particulières de nos arbres élites-là, lorsqu’on fait les prospections, on tient compte de ces aspects. Par exemple, on sait que le changement climatique peut entrainer des infestations au niveau de la plante. Parce qu’aujourd’hui, il y a une plante qu’on appelle les loranthacées, des plantes parasites qui attaquent l’arbre à karité. Et de plus en plus, on s’est rendu compte que ces plantes parasites infestent davantage les arbres de karité. Pourquoi ? Parce qu’il y a un changement climatique, un dérèglement. Et si on ne fait pas attention, ces parasites-là vont tuer tous les arbres à karité qui sont de façon sauvage dans les agrosystèmes. Donc, l’idée est de pouvoir, en même temps qu’on sélectionne des arbres hauts producteurs en amande ou gros hauts producteurs en beurre, de sélectionner aussi des arbres qui sont résistants à ces plantes parasites. Donc, en choisissant plutôt ces arbres-là, déjà on anticipe sur des infestations en lien avec le changement climatique.
Quelle est la réalité du déploiement de ces plants greffés sur le terrain ? Est-ce déjà accessible aux productrices et agriculteurs ?
En ce qui concerne la mise à échelle, c’est seulement le Centre Africain de Recherche et d’Application sur le Karité qui produit ces plants. Et étant donné que nous sommes désormais dans une filière associée au Coton et à l’Anacarde, on a le soutien du Conseil. Ce que nous sommes en train de faire, c’est de voir dans quelle mesure former des pépiniéristes de karité pour pouvoir multiplier le rendement en production de plants. Si on atteint cet objectif, c’est sûr qu’on pourra satisfaire la demande. Dans les 5 ou 6 ans à venir, l’idée est de pouvoir planter le karité comme on l’anacardier ou bien le manguier, pour avoir des plantations de karité, soit en pulpe, soit en agroforesterie avec l’association d’autres espèces ligneuses.
Jusqu’à présent, quelles sont les localités qui ont bénéficié de ces différents plants améliorés ?
Pour l’instant, ce sont que des particuliers qui viennent toquer à nos portes par rapport à ces plants. On a certains particuliers qui ont acheté ces plants greffés avec nous et qui sont en train d’installer quelques plantations à Tafiré, à Tiébissou, aussi dans la zone de la Bagoué. Donc, c’est vraiment timidement que les gens viennent. Mais, nous savons qu’avec l’appui de la filière, le surcoût en termes d’acquisition de plants sera pris en compte. Cela permettra de baisser le prix pour beaucoup de producteurs puissent avoir des plants à des coûts réduits pour pouvoir faire leurs plantations.
Quel est aujourd’hui le taux de réussite moyen du greffage du karité ?
Le taux de succès de nos pépinières est estimé au-delà des 90%, avec 85% en plantation. Exemple, sur 100 plants qu’on greffe, il y a au moins 90 pépinières qui ont bonne reprise. Je pense que c’est déjà bien.
Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à l’adoption à grande échelle ?
Le problème clé de la recherche, c’est le financement. Nous avons bénéficié de certains financements ponctuels. Notre souhait est que la filière Coton Anacarde Karité nous appuie de façon pérenne pour qu’on ait des programmes, sur 5 ans voire 10 ans, qui vont vraiment faire bouger la recherche et donner de bons résultats à nos producteurs.
Comment ces innovations peuvent-elles transformer le travail des femmes et des coopératives de la filière ?
Le karité est une plante sauvage. Avec l’avènement de l’anacardier, le paysan coupe carrément les arbres de karité dans leur plantation. Autrement dit, la ressource est en train de manquer. Donc, les femmes vont de plus en plus loin, parcourent de de longues distances pour aller chercher les fruits de karité pendant la période de fructification. Alors, avec nos plans améliorés, si on a des plantations à portée de main, les femmes n’auront plus à parcourir de longues distances. De sorte que les risques liés à la collecte des noix de karité dans la brousse seront réduits. Parce qu’on a désormais la ressource qui est tout près. Nous avoir à disposition la matière première pour pouvoir rapidement avoir sa plantation de karité.
À quoi ressemblera le verger de karité dans 10 ans avec la généralisation de ces techniques ?
Puisque les arbres sélectionnés ou bien les plants qu’on produits sont hauts et ont un bon potentiel de production. Dans 20 ans, normalement, vous allez retrouver des plantations de karité avec des arbres de grande taille, qui donnent beaucoup plus de fruits, avec une quantité énorme d’amandes, une bonne teneur de beurre, et surtout un beurre de très bonne qualité et très prisé sur le marché extérieur.
Nous sommes au terme de notre échange. Y’a-t-il des points importants ou un message clé que vous aimeriez faire passer ?
Ce que j’aimerais qu’on retienne, c’est qu’on a désormais en Côte d’Ivoire un centre de recherche dédié au karité. Cette structure s’appelle ‘’Centre Africain de Recherche et d’Application sur le Karité’’. Logé à l’Université de Korhogo, il soutient désormais la filière karité et permettra de pouvoir donner des solutions à tous les acteurs, pas seulement les producteurs, mais tous les acteurs de la chaîne de valeur.
Réalisée par Zéphirin Gohia
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