Lemandatexpress – À Yopougon, les Baoulé d’Abidjan retrouvent leur chef central après neuf ans de vacance et placent l’unité au-dessus des partis. Il aura fallu neuf années de médiations pour que la communauté baoulé du District autonome d’Abidjan se donne un nouveau chef central.
Sous le haut patronage du Premier ministre, chef du Gouvernement, Robert Beugré Mambé, avec pour patron le vice-Premier ministre, ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara, et pour parrain le ministre d’État Jeannot Ahoussou-Kouadio, conseiller spécial à la présidence de la République, Nanan Konan N’Guessan Bernard a été intronisé ce samedi 7 novembre sur la place de l’Indépendance de Yopougon. Une cérémonie coutumière devenue, par la volonté de ses organisateurs et selon les mots du chef du Gouvernement, « un message fort en faveur de l’unité nationale ».
UNE PLACE SYMBOLE, UNE VACANCE DE NEUF ANS
Le lieu n’a pas été choisi au hasard. L’ancien espace du Ficgayo, bitumé pour le 66e anniversaire de l’indépendance célébré à Yopougon le 7 août, porte désormais le nom de place de l’Indépendance.
Hôte de la journée, le député-maire de Yopougon, Adama Bictogo, a fait de ce calendrier l’argument de son mot de bienvenue : « Trois mois après, 7 novembre, nous voilà réunis, cette fois sur un espace de symbole, la place de l’Indépendance, pour un événement qui rassemble les enfants de Côte d’Ivoire à travers une communauté. » Et de saluer une communauté baoulé réunie « en brisant toutes les frontières, en transcendant toutes les sensibilités politiques », devant un parterre de ministres, de maires, de chefs traditionnels, de guides religieux et de représentants des autres communautés, au rythme des danses du Goli de Bendé-Kouassikro, venu du centre du pays.

Présente à Abidjan depuis le début des années 1900 et la construction du chemin de fer Abidjan-Niger, comme l’a rappelé le maître de cérémonie, la communauté avait perdu son chef central en 2017. « Il y a donc neuf ans, nous avons perdu notre guide », a retracé Rémi Allah Kouadio, sénateur du Bélier et porte-parole des coprésidents de la cérémonie.
Les obsèques, en 2019, furent suivies des premières incompréhensions. Une médiation conduite faction par faction atteignit 95 % d’adhésion, ce qui ne suffisait pas : « Tant qu’il restait un seul dissident, il fallait continuer. »
Le dénouement est venu il y a quelques mois, lorsque Jeannot Ahoussou-Kouadio a repris le dossier en associant les cadres de toutes tendances, jusqu’à obtenir « un consensus de 100 % ». « Aujourd’hui, nous retrouvons notre boussole », s’est réjoui le sénateur.
Le Premier ministre a salué à son tour « les concertations qui ont été conduites, les efforts qui ont été consentis, les concessions mutuelles qui ont permis de parvenir à cette heureuse issue ».
LA CHEFFERIE, ENTRE TRADITION ET RÉPUBLIQUE
Pour Jeannot Ahoussou-Kouadio, le chef central des Baoulé d’Abidjan est « à la fois le référent moral de la communauté baoulé et l’interface avec les autres chefs de communauté dans le traitement des problèmes ».
Robert Beugré Mambé a précisé les contours d’une fonction « appelée à jouer un rôle essentiel de médiation sociale, de préservation des traditions et de régulation des relations au sein de la communauté », à exercer « dans le respect des prérogatives dévolues aux chefs traditionnels et aux autorités administratives ».
Une fonction que l’État a choisi de reconnaître : le ministre de l’Hydraulique, de l’Assainissement et de la Salubrité, Amédé Koffi Kouakou, président du comité d’organisation, a salué l’action du président Alassane Ouattara, estimant que « la création de la Chambre nationale des rois et chefs traditionnels constitue à cet égard une avancée historique majeure », preuve que « la modernité de notre nation ne saurait se construire au détriment de nos racines et de nos valeurs ancestrales ».

Le vice-Premier ministre a, lui aussi, rendu hommage à l’engagement du chef de l’État pour une chefferie consacrée par la Constitution.
C’est là que la journée prend tout son relief. Dès les premières réunions préparatoires, a expliqué Amédé Kouakou, les organisateurs ont choisi de « placer la fraternité au-dessus de nos différences, la cohésion au-dessus de nos divergences et l’intérêt supérieur de notre peuple au-dessus de toutes nos considérations », en travaillant avec des élus et des cadres du RHDP, du PDCI-RDA et du PPA-CI autour d’une même table. « Nos divergences politiques sont passagères. Nos racines, elles, sont permanentes », a-t-il lancé.
« La fraternité n’est pas simplement un mot, elle est une parole qui se vit, qui se pratique et qui se construit au quotidien. » Le parrain a évoqué des fils et filles du Grand Centre qui, « au-delà de leurs différences politiques et religieuses, entendent se réunir dans le creuset commun de leurs traditions culturelles ».
Saluant nommément les coprésidents Rémi Allah Kouadio, Henriette Lagou et Michel Amani N’Guessan, ainsi que le député-maire Lazare Yao Yao, le Premier ministre a appelé à bâtir « une nation de fraternité qui transcende les clivages ethniques, religieux et politiques, qui sont réducteurs, très réducteurs ». « C’est cette Côte d’Ivoire plurielle par ses cultures, ses traditions et ses coutumes, mais unie dans son aspiration au progrès et au développement, que nous aimons, magnifions et servons chaque jour », a-t-il ajouté.
Les orateurs ont aussi convoqué l’histoire. Téné Birahima Ouattara a vu dans sa présence le témoignage « d’un lien historique et fraternel noué entre le patriarche Péléforo Gbon Coulibaly et le président Félix Houphouët-Boigny », consolidé par les présidents Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara : « Il nous appartient désormais de les perpétuer. » « Au-delà de nos divergences politiques, nous pouvons nous retrouver autour de l’essentiel et œuvrer ensemble pour une cause commune », a-t-il insisté.
Adama Bictogo a rappelé qu’en 2010 ce sont des chefs baoulé qui avaient permis un pacte entre Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, « pacte qui a permis à la Côte d’Ivoire de se transcender et de se transformer ».
« La conscience est notre miroir, mais la mémoire est notre datacenter », a-t-il glissé, avant de conclure: « La grande Côte d’Ivoire est en marche. »
Le Premier ministre a, lui, inscrit la journée dans l’héritage d’Houphouët-Boigny : « La Côte d’Ivoire est une terre d’hospitalité, une terre de brassage culturel, une terre de fraternité », dont la force réside dans « la capacité de chaque Ivoirienne et de chaque Ivoirien à se sentir partout chez lui ».
Évoquant les mariages interethniques, il a ajouté : « Lorsque les parents sont originaires de l’est et de l’ouest, du nord et du sud, leurs enfants héritent naturellement des cultures de ces régions. Ils sont à la fois de l’est et de l’ouest, du nord et du sud. » « Nous pouvons être profondément enracinés dans notre terroir et, dans le même temps, être ouverts au monde et aux valeurs de l’universel. »
UNE MISSION PLUTÔT QU’UN TITRE
Au nouveau chef, tous ont rappelé l’exigence de la charge. Invoquant la reine Abla Pokou, figure fondatrice de l’identité baoulé, le parrain lui a signifié que « la position que tu occupes est celle du service. Tu es désormais le père de tous », et lui a confié trois missions : l’unité de la communauté, la cohésion avec les autres communautés de la métropole, la paix et le développement.
Amédé Kouakou lui a rappelé qu’il acceptait « une mission, celle de servir, de rassembler, d’écouter, de conseiller et de préserver l’unité de la communauté », avec ce vœu : « Que votre règne soit celui de l’unité retrouvée, de la fraternité consolidée et de la tradition préservée. » Rémi Allah Kouadio l’a supplié : « Sois le chef de tous. »
Le vice-Premier ministre lui a fixé pour feuille de route de « rassembler, prévenir les divisions et faire de l’unité le fondement de la paix et de la cohésion sociale ».
Et le Premier ministre a conclu : « La recherche constante de la paix et de la cohésion doit constituer votre boussole. Votre autorité devra avant tout être une autorité de rassemblement, de dialogue et de conciliation. Nous comptons sur vous pour être un rassembleur, un artisan de paix et de concorde, ainsi qu’un fervent promoteur du vivre ensemble. »

Reste à transformer l’essai. Signe de l’attention de l’État, le ministre des Transports, Amadou Koné, a annoncé au nom du président de la République vingt millions de francs CFA de dons, répartis entre le nouveau chef, les chefs de communauté, les guides religieux, les femmes, les artistes et le comité d’organisation ; les cadres baoulé ont offert au chef deux millions de francs CFA et un véhicule.
« Chers parents baoulé, vous êtes ici à Abidjan chez vous », a lancé le Premier ministre. « Quand Abidjan, la capitale économique, est en paix, c’est toute la Côte d’Ivoire qui est en paix », avait résumé Rémi Allah Kouadio, pour qui « cette intronisation n’est pas une fin, c’est un début ».
Les organisateurs en conviennent : l’expérience « ne doit pas rester un événement ponctuel ». « Ce qui nous rassemble est infiniment plus fort que ce qui pourrait nous diviser », a rappelé Téné Birahima Ouattara. Neuf ans de vacance ont montré la fragilité de ces équilibres ; un consensus à 100 % en a montré la résilience. Le nouveau chef dispose désormais d’un capital rare, l’adhésion de tous.
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