Pendant deux jours, les 2 et 3 octobre, à la place « Gbêbani », la cité des Antilopes et des Galabaons est devenue la capitale du patrimoine ludique ivoirien à l’occasion de la 4e édition du Festival National des Jeux Traditionnels (FNJT), organisée autour du thème : « Jeux traditionnels et jeunesse : transmettre nos traditions et valeurs, rassembler les générations ».
Le tout dans l’émotion de la disparition du Pr Emmanuel Gala Bi Tizié, Directeur de la Valorisation, de la Formation et de la Promotion des jeux Traditionnels, à la Direction générale des Loisirs.
Pour perpétuer sa mémoire, le Ministère du Tourisme et des Loisirs a institué le Prix Gala Bi Tizié, destiné à distinguer la meilleure région de promotion des jeux traditionnels. La première édition de cette distinction a consacré la Région du Cavally, représentée par la Direction Départementale de Danané, récompensée pour son engagement remarquable en faveur de la sauvegarde, de la pratique et de la transmission des jeux traditionnels. Bien plus qu’un trophée, cette distinction symbolise la volonté du Gouvernement de faire des collectivités territoriales des acteurs majeurs de la préservation du patrimoine ludique national.
Quand le jeu devient école de la citoyenneté
Présidant la cérémonie officielle, le Ministre du Tourisme et des Loisirs, Siandou Fofana, a replacé le Festival dans une vision plus large de développement humain, culturel et économique. Pour lui, les jeux traditionnels ne relèvent pas uniquement de la mémoire collective ; ils constituent également une ressource d’avenir. Il a clamé : « Les jeux traditionnels sont porteurs de savoirs, de valeurs et de liens entre les générations. Ils constituent à la fois un patrimoine vivant et une ressource d’avenir : éducative pour nos enfants, culturelle pour nos communautés, économique pour nos artisans et entrepreneurs, touristique pour nos territoires et créative pour notre jeunesse ». Le Ministre a souligné que la préservation du patrimoine ne saurait être une fin en soi. « Préserver nos jeux traditionnels est une exigence de mémoire ; les valoriser est désormais un enjeu de développement », soulignera-t-il.

Cette ambition s’inscrit dans la volonté gouvernementale de construire un véritable écosystème des loisirs associant communautés détentrices de savoirs, collectivités territoriales, établissements scolaires, acteurs du tourisme, industries culturelles, artisans, startups et innovateurs. Présent en qualité de co-parrain de l’événement, le Ministre de la Promotion de la Jeunesse, de l’Insertion Professionnelle et du Service Civique, également Président du Conseil régional du Haut-Sassandra, Mamadou Touré, a donné à cette édition une dimension particulièrement symbolique. Mamadou Touré : « La jeunesse est le trait d’union entre héritage et avenir ». Face aux milliers de jeunes mobilisés, son message a résonné comme un appel à la responsabilité générationnelle. Pour lui, les jeux traditionnels constituent bien davantage que des loisirs : ils représentent un formidable outil d’éducation citoyenne, de cohésion sociale et de transmission des repères collectifs. Il a rappelé que la jeunesse ivoirienne a la mission d’assurer la continuité entre les générations, en préservant les héritages reçus tout en leur donnant une expression nouvelle dans le monde contemporain. À travers ces pratiques ancestrales, a-t-il souligné, les jeunes apprennent le respect des règles, l’esprit d’équipe, la discipline, le sens du collectif et l’acceptation de l’autre. Autant de valeurs qui contribuent à bâtir une nation unie et résiliente.
Loisirs, culture et identité : un même récit
Représentant la Ministre de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, le Directeur de Cabinet Dr Hien Sié a insisté sur la complémentarité naturelle entre culture et tourisme. Selon lui, le patrimoine culturel demeure l’âme des destinations touristiques et les jeux traditionnels figurent parmi les expressions les plus authentiques des identités territoriales. Dans cette perspective, culture et tourisme ne peuvent être dissociés. L’une nourrit l’autre. L’émotion a atteint son point culminant lorsque l’ensemble des participants a rendu hommage au regretté Professeur Emmanuel Gala Bi Tizié, disparu le 24 septembre dernier. Universitaire reconnu, sociologue et artisan infatigable de la valorisation des jeux traditionnels, il aura consacré une grande partie de sa vie à documenter, préserver et promouvoir ce patrimoine méconnu. À travers les témoignages de ses collaborateurs, de ses anciens étudiants et des responsables des loisirs, chacun a rappelé l’ampleur de son héritage.

Les quatre priorités de la Direction Générale des Loisirs
Dans son allocution, la Directrice Générale des Loisirs, Isabelle Anoh, a rappelé la feuille de route qui guide aujourd’hui l’action de son institution. Cette stratégie repose sur quatre priorités majeures : « Collecter les jeux et savoirs associés sur l’ensemble du territoire ; Sauvegarder ce patrimoine pour les générations futures ; Promouvoir sa pratique dans les écoles, les quartiers et les territoires ; Moderniser les modes de diffusion et de transmission ». Les résultats sont déjà significatifs. Les recherches engagées depuis 2017 ont permis de recenser 428 jeux traditionnels et variantes, tandis que 50 clubs de jeux traditionnels ont été créés dans les établissements scolaires du pays. La Directrice Générale a également mis en avant les réflexions en cours autour de la digitalisation de certains jeux, afin que les outils numériques deviennent des leviers de transmission et non des facteurs d’effacement culturel.
De l’arène à l’avenir
Le Festival avait été officiellement lancé la veille par le Secrétaire Général de Préfecture de Daloa, Yaya Bamba, représentant le Préfet de Région. Dès cette ouverture, l’ambiance avait donné le ton : démonstrations, danses traditionnelles, exhibitions de jeux ancestraux et rencontres entre générations avaient transformé Daloa en un immense espace de partage. Au fil des heures, une évidence s’est imposée : les jeux traditionnels demeurent l’un des langages les plus universels de la société ivoirienne. Ils abolissent les frontières d’âge, rapprochent les territoires et rappellent que la culture se vit autant qu’elle se contemple. Dans l’arène de Daloa, les applaudissements sont montés par vagues, les chants des délégations se sont mêlés aux battements des tambours, les 2 et 3 octobre. Sous les regards des chefs traditionnels, des autorités administratives et des milliers de festivaliers, les joueurs se sont affrontés avec adresse, patience et intelligence. Au final, c’est la Région du Cavally qui a remporté la palme, même si l’essentiel était de transmettre. 36 venues des régions et districts du pays ont répondu à l’appel du Ministère du Tourisme et des Loisirs, à travers sa Direction générale des Loisirs (DGL), faisant de Daloa le point de rencontre d’une Côte d’Ivoire plurielle, riche de ses mémoires, de ses savoir-faire et de ses héritages. Dès les premières compétitions, les festivaliers ont retrouvé les gestes ancestraux du Guio, du Kikouri, du Kpé, du Forh et de nombreuses autres disciplines. Des jeux de stratégie où l’intelligence précède l’action. Des jeux d’adresse où chaque mouvement compte. Des jeux collectifs qui rappellent que la victoire est souvent le fruit de la solidarité. Dans les couloirs du festival, les anciens expliquent les règles. Les plus jeunes observent, reproduisent, s’approprient. La transmission prend corps sous les yeux de tous.
Cap sur 2027 : vers un colloque international du patrimoine ludique africain
Au terme de cette édition riche en émotions, le Ministre Siandou Fofana a ouvert une perspective ambitieuse. Saluant la dynamique engagée autour du Festival, il a annoncé la tenue en 2027 d’un Colloque international sur le patrimoine ludique africain, destiné à réunir chercheurs, institutions culturelles, acteurs du tourisme, experts du numérique, collectivités territoriales et détenteurs de savoirs traditionnels venus de toute l’Afrique. Une initiative qui marque une nouvelle étape dans la reconnaissance des jeux traditionnels comme patrimoine vivant, levier de développement et vecteur de rayonnement culturel. Mais dans les mémoires demeure une certitude : tant que des enfants apprendront ces gestes auprès de leurs aînés, tant que des communautés continueront de jouer ensemble, le patrimoine ludique ivoirien ne cessera jamais de vivre. Et de transmettre.
Mathias Kouamé avec Sercom :



