Au cœur de la vie politique ivoirienne, une interrogation persiste avec une acuité croissante quant au poids réel de l’opposition. Longtemps drapés dans leur stature de monuments incontournables, le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA) et le Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI) affrontent une réalité qui questionne.
Face à l’impressionnante machine du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), la qualification de ‘’géants aux pieds d’argile’’ prend tout son sens au regard des cartographies électorales successives. L’écart entre la rhétorique de ces mouvements historiques et leur présence institutionnelle effective n’a jamais été aussi flagrant qu’à la suite des derniers rendez-vous démocratiques. Lors de la mise en place de l’Assemblée nationale à l’issue du scrutin législatif de mars 2021, le RHDP s’était imposé en décrochant initialement 137 sièges sur les 255 que compte le Parlement, avant d’asseoir définitivement son hégémonie par le ralliement progressif de 16 députés indépendants, portant son total à 153 élitistes. Cette dynamique d’attraction et de domination s’est encore accentuée par la suite, le RHDP atteignant un score massif de 197 députés, soit 77,65 % de l’hémicycle, reléguant le PDCI-RDA à une portion congrue de 32 sièges, représentant à peine 12,55 % de la représentation nationale.
Cette déconvenue législative découle en partie d’un choix qui interroge sur la capacité de couverture territoriale du vieux parti. Tandis que le parti présidentiel investissait des candidats dans la totalité des 255 circonscriptions, le PDCI a préféré abandonner plusieurs localités clés sans livrer bataille. Des circonscriptions telles que Katiali et Niofoin dans le Poro, ou encore Andé, Assié-Koumassi, N’guessankro et Bongouanou sous-préfecture dans la région du Moronou sont restées vierges de toute candidature de l’opposition démocrate.
En concédant ces territoires avant même l’ouverture des urnes, le parti d’opposition s’est lui-même privé de leviers essentiels, offrant des victoires par forfait à son principal adversaire.
Au-delà des erreurs tactiques, le PDCI-RDA pâtit d’une crise de gouvernance interne qui fragilise son appareil. La succession du président Henri Konan Bédié s’avère tumultueuse. Élu avec un score confortable, le nouveau président du parti, Tidjane Thiam, petit-fils de Félix Houphouët-Boigny, fait face à une contestation continue d’une partie des cadres de sa propre formation. Les procédures judiciaires répétées engagées à son encontre combinées à ses absences prolongées du territoire national affaiblissent la dynamique de mobilisation des militants et altèrent la réactivité d’un parti déjà éprouvé.
La situation du PPA-CI, principale autre force de l’opposition guidée par l’ancien président Laurent Gbagbo, n’apparaît guère plus reluisante. Le verdict des élections municipales de septembre 2023 a mis en lumière l’extrême vulnérabilité territoriale de ce mouvement. Sur les 201 mairies en jeu, le RHDP s’est adjugé une victoire écrasante en contrôlant 125 communes après l’intégration des réajustements électoraux et des ralliements. À l’inverse, le PDCI n’a pu préserver que 22 mairies, tandis que l’alliance conjoncturelle scellée entre le PDCI et le PPA-CI n’a récolté que 10 municipalités. Plus révélateur encore, dans les rares communes où le PPA-CI s’est aventuré en solo face au RHDP, le parti s’est effondré, ne parvenant à faire élire que 2 maires sur l’ensemble du territoire national.
L’élection sénatoriale de septembre 2023 est venue parachever cette démonstration d’impuissance institutionnelle. Sur les sièges ouverts aux grands électeurs, le RHDP s’est adjugé d’emblée 56 sénateurs, un chiffre porté à 58 après la reprise partielle du scrutin dans le Guémon en décembre 2023, sur un total de 99 sièges comprenant les personnalités nommées par le Chef de l’État. Le PDCI n’a sauvé que 6 sièges régionaux, au moment où le PPA-CI enregistrait un zéro absolu, restant totalement exclu de la Chambre haute du Parlement.
En accumulant les défaites cuisantes, les querelles d’appareil et les renoncements stratégiques, le PDCI-RDA et le PPA-CI voient leur légitimité d’alternatives politiques majeures directement remise en cause par l’épreuve des faits. Sans une réorganisation en profondeur de leur maillage territorial et une clarification de leur leadership, ces deux partis risquent de voir s’envoler définitivement leurs ambitions nationales face à un RHDP solidement ancré dans les rouages du pays.
W. DeBongo



