La réforme du cadre électoral ivoirien s’engage dans un climat de méfiance entre le pouvoir et l’opposition. Alors que les uns plaident pour un dialogue politique préalable, les autres privilégient l’examen des propositions déjà recueillies. Au-delà de cette divergence de méthode, c’est la capacité des acteurs à s’accorder sur les règles du jeu électoral qui se trouve en question.
Comme au temps de la défunte Commission électorale indépendante (CEI), la perspective d’une nouvelle architecture électorale suscite de vives discussions en Côte d’Ivoire. Entre la majorité et l’opposition, les déclarations se succèdent, les positions se durcissent et les intentions des uns sont mises en doute par les autres. Une situation qui contraste avec l’objectif affiché de la réforme : instaurer un cadre électoral susceptible de renforcer la confiance entre les acteurs politiques.
Le débat a pris une nouvelle tournure le mardi 13 octobre, lorsque les principaux partis et groupements de l’opposition ont exprimé leur souhait de voir s’ouvrir un dialogue national autour de cette réforme. Pour eux, il ne s’agit pas seulement de recueillir des propositions, mais de parvenir à un accord sur les conditions d’organisation d’élections transparentes et apaisées. En filigrane, une exigence : que les résultats des prochains scrutins traduisent fidèlement la volonté des électeurs.
Mais cette demande se heurte à une fin de non-recevoir du côté du pouvoir. Le lendemain, le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a écarté l’hypothèse d’un dialogue politique, estimant que le pays n’était plus en situation de crise et que ses institutions étaient installées et fonctionnelles. Selon lui, les propositions recueillies seront examinées par le gouvernement avant d’être transmises à l’Assemblée nationale.
En présentant la démarche comme un processus institutionnel normal, le gouvernement entend ainsi maintenir le cap sans ouvrir un nouveau cadre de concertation avec les partis politiques. Une position qui, loin de calmer les inquiétudes, nourrit les soupçons de l’opposition sur les véritables intentions du pouvoir.
Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien (FPI) et de la CAP-CI, n’a d’ailleurs pas tardé à réagir. Pour lui, le refus d’un dialogue préalable traduit la volonté du pouvoir de mettre en place un organe électoral à sa convenance, afin de favoriser la fraude et de se maintenir aux commandes contre la volonté populaire. Il considère, dans cette perspective, l’appel à propositions comme une manœuvre destinée à donner l’apparence de la concertation sans en garantir la portée politique.
Dans le même sens, Assalé Tiémoko, président d’ADCI et figure de l’opposition, rappelle que « le dialogue n’est pas l’outil des seules périodes de crise ». Une manière de défendre l’idée selon laquelle la concertation ne devrait pas être réservée aux situations exceptionnelles, mais constituer un moyen ordinaire de prévenir les tensions et de rechercher des compromis.
En face, le RHDP ne semble pas disposé à céder sur le principe d’un dialogue supplémentaire. Son secrétaire exécutif, Ibrahim Cissé Bacongo, à l’occasion du dépôt de ses propositions au ministère de l’Intérieur, a mis en doute l’utilité d’une telle démarche, en s’appuyant sur l’expérience politique de l’année 2000. « Quel dialogue politique voudraient-ils qu’on fasse pour arriver à quel résultat ? », a-t-il interrogé, avant d’évoquer les limites des concertations de l’époque et de conclure qu’un dialogue entre partis politiques, qu’il juge voué à l’échec, ne s’impose pas.
Cette réplique traduit une divergence plus profonde que le simple choix d’une méthode. Là où l’opposition voit dans le dialogue un préalable à la confiance, le pouvoir estime que la procédure institutionnelle engagée suffit à encadrer la réforme. Deux lectures qui peinent, pour l’heure, à se rejoindre.
Le risque est alors de voir le débat sur les règles électorales se transformer en un affrontement sur les intentions politiques de chaque camp. À force de mettre en doute la sincérité de l’autre, les acteurs pourraient fragiliser davantage la confiance que la réforme est précisément censée restaurer. Or, la crédibilité d’un dispositif électoral ne dépend pas uniquement des textes adoptés ou de l’organe chargé de les appliquer. Elle repose aussi sur la perception que les différentes parties ont de son impartialité.
Reste donc une question essentielle : comment convaincre les acteurs politiques et les électeurs que les futures règles du jeu seront équitables si les discussions censées les définir donnent déjà lieu à autant de crispations ? À ce stade, les positions sont clairement affichées, mais le climat de confiance, lui, reste à construire. Et c’est peut-être là que se joue le véritable enjeu de cette réforme.
Martial Galé



