
Est de la RDC: Comment Kishasa compte riposter face au M23
Lemandatexpress – Kinshasa sous tension. Mercredi 29 janvier 2025, peu avant minuit, après des jours d’attente et alors que Goma venait de tomber aux mains des rebelles du M23, le président Félix Tshisekedi s’est enfin adressé à la nation. Un discours initialement prévu pour lundi, mais retardé alors que le chaos s’intensifiait à l’est du pays.
Face à une population en détresse et une armée en déroute, le président congolais a promis une « riposte rigoureuse » contre l’avancée des rebelles soutenus par le Rwanda.
« Nous ne plierons pas, nous ne reculerons pas », a martelé Tshisekedi, assurant que des mesures drastiques allaient être prises pour renforcer les FARDC et protéger les civils. Mais sur le terrain, la situation ne cesse de se détériorer. Ce jeudi, de violents affrontements ont éclaté à Kalangala, dans le Sud-Kivu, entre l’armée congolaise et le M23. « Ça chauffe depuis ce matin, nos militaires font face aux rebelles du M23 qui sont partout », confie un acteur de la société civile.
Si le ton martial du président se voulait rassurant, il n’a pas suffi à convaincre une partie de la population, qui attendait une déclaration plus radicale, notamment la proclamation de l’état d’urgence. Car pendant que Kinshasa promet des représailles, les rebelles, eux, poursuivent leur avancée.
Appel à un dialogue direct
La Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) a intensifié la pression sur Kinshasa en appelant, le 29 janvier, la République démocratique du Congo à engager un dialogue direct avec le M23, mouvement rebelle soutenu par le Rwanda. Un appel qui sonne comme une injonction alors que la situation sécuritaire à l’est du pays continue de se dégrader.
Face à l’escalade du conflit, le président kényan William Ruto, actuel président de l’EAC, a convoqué un sommet extraordinaire en visioconférence dès le 26 janvier. Objectif affiché : trouver une issue diplomatique à une guerre qui menace la stabilité régionale. « En consultation avec les chefs d’État de la région sur cette situation extrême, nous allons organiser un sommet extraordinaire de l’EAC dans les prochaines 48 heures pour délibérer sur cette crise et tracer une voie à suivre », a déclaré le président kényan.
Mais l’absence remarquée de Félix Tshisekedi a douché les espoirs d’un compromis immédiat. Officiellement, son agenda ne lui aurait pas permis de participer à la réunion. Une justification qui peine à convaincre, tant Kinshasa rejette catégoriquement l’idée d’un dialogue avec le M23, considéré comme un bras armé de Kigali.
Ce nouvel appel au dialogue intervient alors que les relations entre la RDC et certains membres de l’EAC, dont le Rwanda, sont au plus bas. Pour Kinshasa, l’idée même d’une négociation directe avec le M23 revient à légitimer un mouvement qualifié de « groupe terroriste à la solde du régime rwandais ».
Dans un effort pour apaiser les tensions, le sommet est convenu de tenir une réunion conjointe entre l’EAC et la SADC (Communauté de développement de l’Afrique australe). Une tentative de médiation qui s’inscrit dans une longue série d’initiatives diplomatiques infructueuses.
« Les deux parties ne parlent pas le même langage »
Depuis 2022, les tentatives de cessez-le-feu se multiplient sans jamais être respectées plus de quelques semaines. Le processus de Luanda, mené par l’Angola, avait pourtant abouti à un accord de trêve signé le 4 août 2024, accueilli favorablement par l’ONU et l’Union européenne. Mais sur le terrain, les combats ont repris de plus belle.
La tripartite prévue à Luanda le 15 décembre 2024, entre Félix Tshisekedi, Paul Kagame et le président angolais João Lourenço, était censée aboutir à un accord de paix décisif. Elle a finalement été annulée, signe d’une impasse diplomatique de plus en plus évidente.
Un acteur politique, sous le couvert de l’anonymat, explique que ce cessez-le-feu n’a pas été respecté puisque les deux parties ne parlent pas le même langage. « Alors que Kinshasa espérait que le Rwanda se conformerait à la recommandation des Nations unies et de nombreux pays de la communauté internationale en acceptant le retrait de ce groupe, pour le Rwanda, il s’agit plutôt de lever les mesures défensives. Deux sujets étaient à l’étude à Luanda, notamment la neutralisation des FDLR et la problématique de l’abrogation des mesures défensives. Le Rwanda a soulevé un autre point, à savoir la nécessité pour le gouvernement congolais de négocier directement avec les rebelles du M23. C’est pourquoi le cessez-le-feu n’a finalement pas été respecté », décrypte notre interlocuteur.
Parallèlement au processus de Luanda, censé apaiser les tensions entre Kinshasa et Kigali, un autre cadre de négociation avait été mis en place : le processus de Nairobi. Celui-ci visait spécifiquement les groupes armés locaux opérant en RDC, avec pour objectif le désarmement, la démobilisation et la réinsertion (DDR). Facilitée par Uhuru Kenyatta, l’ancien président kényan, cette initiative aurait pu constituer un pas vers la pacification de l’Est congolais.
Mais Kinshasa a refusé catégoriquement d’inclure le M23, estimant que ce mouvement rebelle n’était pas un simple groupe armé local, mais bien un instrument de déstabilisation soutenu par le Rwanda. Une ligne rouge que la RDC n’a jamais voulu franchir, creusant davantage le fossé entre les différents acteurs du conflit.
Cet espoir fragile de dialogue a volé en éclats. Malgré la signature des accords, le M23 n’a jamais cessé ses offensives, multipliant les conquêtes de villes et de positions stratégiques. Chaque promesse de trêve s’est transformée en illusion ; chaque négociation, en échec cuisant.
Face à cette escalade, les tensions diplomatiques ont atteint un point de rupture. Kinshasa et Kigali ont définitivement rompu leurs relations, rappelant leurs diplomates respectifs et scellant une crise diplomatique sans précédent. Dans un communiqué officiel du 24 janvier 2025, la ministre congolaise des Affaires étrangères, Thérèse Wagner, a ordonné le rappel immédiat de tous les diplomates congolais en poste à Kigali, tout en demandant au régime rwandais « d’en tirer toutes les conséquences ». Un divorce diplomatique qui, en réalité, était acté depuis longtemps : dès 2022, les ambassadeurs des deux pays avaient été rappelés, symbole du gouffre grandissant entre Kinshasa et Kigali.
Mais au-delà des jeux diplomatiques, les faits sont accablants. Plusieurs rapports des Nations unies ont confirmé ce que Kinshasa dénonce depuis des années : l’armée rwandaise (RDF) est directement impliquée dans les combats, en première ligne sur le terrain. Pire encore, ces rapports documentent des massacres de civils et des crimes de guerre attribués aux forces rwandaises et à leurs supplétifs du M23. La RDC et le Rwanda ne sont plus simplement engagés dans un conflit par procuration, mais dans une guerre ouverte qui ne dit pas son nom. Et pendant que les diplomates se retirent, les populations civiles paient un lourd tribut.
Comment en est-on arrivé là ?
L’Est de la RDC, riche en minerais stratégiques, est au c?ur d’un conflit nourri par des rivalités régionales et des ambitions économiques. Depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi en 2019, sa politique d’ouverture envers ses voisins, notamment le Rwanda et l’Ouganda, a modifié les équilibres et ravivé les tensions. Kigali, inquiet d’un rapprochement entre Kinshasa et Kampala, cherche à préserver son influence dans la région des Grands Lacs, quitte à fragiliser davantage la RDC. « Le Rwanda, estimant que l’Ouganda pourrait davantage bénéficier de cette nouvelle dynamique, cherche à préserver sa zone d’influence dans la région des Grands Lacs, au détriment de la stabilité du Congo », confie un expert de la région. Ces enjeux expliqueraient notamment l’activisme des rebelles du M23 depuis l’arrivée du président Félix Tshisekedi au pouvoir.
En mai 2019, une rencontre entre Tshisekedi et Paul Kagame, lors des obsèques d’Étienne Tshisekedi, avait laissé espérer une détente diplomatique. Mais ces espoirs ont vite volé en éclats. Quelques mois plus tard, les tensions s’intensifient, déjouant les perspectives de réconciliation.
En 2021, le M23, défait en 2013, refait surface. Ce groupe rebelle, né de la contestation d’un accord de paix signé en 2009 entre Kinshasa et une ancienne milice pro-tutsie, relance les hostilités et, en 2022, s’empare rapidement de vastes zones du Nord-Kivu. Appuyé par le Rwanda, il affronte l’armée congolaise (FARDC), des groupes armés locaux regroupés sous la bannière des Wazalendo et la mission onusienne Monusco.
Grâce à un soutien logistique et militaire de Kigali, le M23 enchaîne les conquêtes. Depuis 2022, il a pris plusieurs territoires stratégiques, dont Bunagana, puis Kanyabayonga en 2024. Alors que les combats s’intensifient, la situation continue de se détériorer, menaçant la stabilité de toute la région.
LE POINT







