
Au Burkina Faso, le capitaine IB Traoré accusé de multiples enlèvements : les larmes d’une mère séparée de son fils
Lemandatexpress – Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la junte burkinabè et figure de proue de l’Alliance des États du Sahel (AES), est au cœur de vives polémiques. Ses partisans le décrivent comme un « souverainiste pur sang », mais ses détracteurs dénoncent un régime de peur marqué par les enlèvements, les disparitions forcées et les atteintes répétées aux libertés individuelles.
Une enquête de Jeune Afrique, parue cette semaine, revient en détail sur ces accusations et dresse un tableau sombre d’un pays où opposants et simples citoyens critiques ne sont plus en sécurité.
Le récit glaçant d’Adama
Le témoignage d’Adama, professeur de lycée de 32 ans, est particulièrement révélateur. En 2024, alors qu’il rentrait chez lui après une journée de travail à Ouagadougou, il remarqua qu’il était suivi par quatre hommes. « Ils ne portaient pas d’uniforme, ne disaient pas un mot. Ils me fixaient comme si j’étais leur proie », raconte-t-il.
Arrivé devant sa maison, alors qu’il sortait son trousseau de clés, les hommes l’ont violemment agressé. Un 4×4 portant l’emblème de l’armée burkinabè surgit, et Adama fut traîné à bord. « Ils étaient rapides, se souvient-il. Quand j’ai demandé ce que j’avais fait, ils ont continué à me frapper en disant que je n’avais aucun respect pour le gouvernement. »
Depuis 2023, Adama s’était distingué par ses critiques publiques contre la junte, notamment dans une émission de radio suspendue pour « propos anti-gouvernementaux ». Sa disparition illustre un mécanisme bien rodé : neutraliser toute voix dissidente.
Une répression méthodique
Selon Jeune Afrique, Adama est loin d’être un cas isolé. Depuis 2022, des dizaines de militaires, de personnalités politiques, de membres de la société civile et de simples anonymes ont été enlevés. ONG et témoins dénoncent une stratégie de terreur.
« La junte a montré qu’elle écrasera toute opposition – qu’elle vienne de la famille, d’amis, d’ennemis ou même de l’armée », explique un analyste basé à Ouagadougou. « On peut d’ailleurs se demander comment elle est capable d’enlever des critiques, mais pas de mener des frappes précises contre les groupes terroristes », ironise-t-il.
Contrairement à ses promesses de restaurer la sécurité et d’assurer une transition démocratique, Ibrahim Traoré a consolidé son pouvoir par la propagande et la répression. « Pour Traoré, on peut critiquer le pays, mais pas son gouvernement », résume un expert de Bobo-Dioulasso. « Comme dans un manuel de propagande. »
En avril 2023, un décret a même autorisé l’armée à enrôler de force les citoyens de plus de 18 ans pour combattre les groupes armés. Une mesure jugée sélective, visant particulièrement les voix dissidentes.
Les familles brisées
Ces disparitions laissent derrière elles des proches désemparés. Béatrice, 62 ans, prie chaque matin pour son fils de 29 ans, travailleur associatif disparu en septembre 2024. « Il s’y est rendu avec quelques collègues pour distribuer de l’aide, malgré l’opposition de ses supérieurs », raconte-t-elle. Au marché, il avait dénoncé publiquement la junte. Le lendemain, il était arrêté à son domicile. Depuis, plus aucune nouvelle. « Je ne sais pas s’il est mort ou vivant », murmure-t-elle, en larmes.
Plusieurs rescapés décrivent le même enfer : enlèvements nocturnes, yeux bandés, chaînes aux poignets, exercices militaires forcés et humiliations. « On nous traitait de traîtres et de conspirateurs », raconte un quadragénaire libéré en juillet dernier. D’autres affirment avoir été envoyés directement en zone de conflit comme supplétifs de l’armée.
En septembre 2024, Adama a pu contacter son frère. Il a raconté avoir été torturé dans un camp militaire avant d’être transféré à Kaya et Bobo-Dioulasso pour des entraînements forcés. Libéré récemment, il a choisi l’exil. « Je hais ce qu’est devenu mon pays », dit-il.
Un pays sous la peur
Depuis février 2024, des massacres attribués à l’armée et à ses supplétifs ont choqué l’opinion, notamment celui de plus de 220 civils dans les villages de Nondin et de Soro, dans le nord du pays.
Pour beaucoup, l’échec du capitaine Traoré à restaurer la sécurité, doublé d’une répression systématique, accentue la défiance. « Au Burkina Faso, il y a un risque élevé d’être enlevé et tué. Et le plus souvent, par les forces gouvernementales », affirme Adama.
Aziz Krah, avec Jeune Afrique







