
Côte d’Ivoire : Tidjane Thiam face à l’épreuve de l’impasse politique
Lemandatexpress – Écarté de la présidentielle d’octobre 2025, fragilisé par les fractures internes de son parti et exposé à de potentielles poursuites judiciaires, Tidjane Thiam traverse sans doute la phase la plus délicate de sa trajectoire politique. Le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) peut-il encore espérer rebondir sur l’échiquier national ?
En décembre 2022, fraîchement rentré au pays après plus de vingt ans passés à l’étranger, l’ancien patron de Credit Suisse se montrait pourtant confiant. « Au cours des vingt-cinq prochaines années, l’histoire de ce pays ne pourra s’écrire sans moi », déclarait-il alors à Jeune Afrique, quelques jours après son inscription sur les listes électorales, à une époque où Henri Konan Bédié dirigeait encore le « vieux parti ».
Trois ans plus tard, le contraste est saisissant. Radié des listes électorales pour avoir renoncé tardivement à sa nationalité française, Tidjane Thiam n’a pas pu se porter candidat à la présidentielle du 25 octobre 2025. Absent du territoire ivoirien depuis plusieurs mois, il a observé à distance un scrutin dont il ambitionnait d’être l’un des acteurs majeurs, sans répondre aux sollicitations de Jeune Afrique.
Un PDCI miné par les divisions
Dans le même temps, le PDCI traverse une crise profonde. À l’approche des législatives du 27 décembre, plusieurs figures historiques du parti, dont Maurice Kakou Guikahué et Olivier Akoto, ont choisi de se présenter en indépendants, dénonçant leur marginalisation ou contestant la ligne stratégique de la direction actuelle.
Selon un observateur cité par Jeune Afrique, si ces dissidents venaient à obtenir davantage de sièges que le PDCI officiel, « ce serait vraiment compliqué pour Thiam », avec le risque de voir le parti perdre son poids politique au Parlement.
Élu à la tête du PDCI en décembre 2023 sur la promesse d’un renouveau, Tidjane Thiam n’a jamais réussi à apaiser les tensions internes. De Jean-Louis Billon à Valérie Yapo, plusieurs cadres ont remis en cause sa légitimité. Les tentatives de médiation, parfois soutenues par des membres de sa propre famille, ont échoué. « Par expérience, je sais que le temps règle beaucoup de choses », confie à Jeune Afrique un ancien proche du président du PDCI.
La menace judiciaire en toile de fond
Mais le temps joue-t-il encore en sa faveur ? Le 18 octobre 2025, à quelques jours de la présidentielle, Tidjane Thiam appelait à « libérer la Côte d’Ivoire », une déclaration qui avait provoqué l’ire du camp présidentiel. Si lui-même n’a pas été inquiété à ce stade, son porte-parole, Soumaïla Bredoumy, a été interpellé fin novembre et inculpé pour « appel à l’insurrection », entre autres chefs d’accusation lourds, dont « actes terroristes » et « complot contre l’autorité de l’État ».
Dans un communiqué, le PDCI a dénoncé une procédure « illégale, arbitraire et politiquement dangereuse », évoquant une stratégie d’intimidation contre les voix dissidentes. Pour Jean Bonin, analyste politique cité par Jeune Afrique, « l’avenir de Tidjane Thiam n’est plus tant entre ses mains qu’entre celles de la justice », notamment si ses propos venaient à être interprétés comme un appel à l’insurrection.
Le dilemme est clair : rester à l’étranger, au risque de perdre toute emprise sur son parti, ou rentrer en Côte d’Ivoire et s’exposer à une éventuelle arrestation, aux conséquences politiques incertaines.
Pour sortir de l’impasse, Tidjane Thiam a récemment évoqué la nécessité d’un dialogue avec le RHDP, rappelant l’héritage politique commun entre les deux formations. Une ouverture que certains interprètent comme une tentative de sortie honorable d’un bras de fer devenu trop coûteux.
Mais, côté pouvoir, la réponse demeure prudente. Le 3 décembre, le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, déclarait que « la justice fait – et fera – son travail », laissant planer l’hypothèse de procédures en cours ou à venir.
Des atouts qui demeurent
Malgré tout, Tidjane Thiam conserve des cartes à jouer. Sa notoriété internationale, renforcée par l’obtention en décembre 2025 du prix Bush-Thatcher pour la liberté, lui offre une tribune pour dénoncer ce qu’il qualifie de « répression » en Côte d’Ivoire. Il dispose également d’importants moyens financiers et d’un réseau d’influence à l’étranger, illustré par la signature de contrats de lobbying aux États-Unis.
Reste à convaincre la base du PDCI, notamment les héritiers politiques de Henri Konan Bédié, qui se sentent aujourd’hui orphelins. « On n’arrive pas à communiquer avec lui, c’est ça le drame », confie à Jeune Afrique un ancien ministre, évoquant un parti en manque de cap et de concertation.
Trois ans après son retour triomphal, Tidjane Thiam se retrouve dans une position paradoxale : président du principal parti d’opposition, reconnu à l’international, mais absent du pays et inéligible à toute élection majeure. « Je ne sais pas. Pour le moment, j’observe », confiait-il déjà en 2022 à Jeune Afrique. Depuis, l’observation se poursuit, tandis que son avenir politique reste suspendu aux décisions de la justice, aux recompositions internes du PDCI et à l’évolution du rapport de forces national.
Abran Saliho avec Jeune Afrique







