RD Congo : Kabila, les incohérences d’un basculement dans la lutte armée

En prenant la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition politico-militaire qui englobe l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et le Mouvement du 23 Mars (M23), Joseph Kabila, l’ancien chef d’État de la RD Congo, s’engage désormais ouvertement dans une confrontation avec le pouvoir de Félix Tshisekedi. Une évolution qui soulève de profondes contradictions sur le plan politique, institutionnel et historique.

Le 12 octobre 2026, à Goma, Joseph Kabila a officialisé la direction de cette nouvelle plateforme, entouré notamment de Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga, figures de l’AFC-M23. Ce rapprochement marque un tournant dans le positionnement de celui qui a dirigé la RDC de 2001 à 2019. Jusqu’ici soupçonné par Kinshasa de soutenir la rébellion, l’ancien président apparaît désormais au premier plan d’une coalition qui entend contester le pouvoir central, y compris par la force.

La première incohérence tient à la trajectoire même de Joseph Kabila. Pendant dix-huit ans, il a occupé le sommet de l’État congolais, disposant des institutions et des moyens politiques nécessaires à la conduite des affaires publiques. Son accession au pouvoir, en janvier 2001, est intervenue après l’assassinat de son père, Laurent-Désiré Kabila. Il a ensuite conservé la présidence jusqu’en 2019, avant de céder la place à Félix Tshisekedi.

Son retour dans le jeu politique par l’intermédiaire d’une coalition militaro-politique pose dès lors une question fondamentale : comment un ancien président, qui a exercé aussi longtemps le pouvoir institutionnel, en vient-il à privilégier une stratégie de confrontation armée ? La question est d’autant plus sensible que la RDC demeure marquée par des décennies de conflits, des déplacements massifs de populations et une instabilité persistante dans sa partie orientale.

Cette évolution tient d’une rupture avec les mécanismes ordinaires de la compétition politique. Mais elle ne saurait, à elle seule, établir les motivations personnelles de l’ancien président. Elle révèle néanmoins un choix stratégique dont les conséquences dépassent son seul destin politique.

Une contradiction avec l’histoire récente du Congo

L’histoire politique congolaise donne à cette initiative une résonance particulière.  Laurent-Désiré Kabila, avait lui-même accédé au pouvoir en 1997 à la faveur d’une rébellion armée qui avait renversé Mobutu Sese Seko, avec l’appui déterminant de forces régionales. Près de trois décennies plus tard, son fils se retrouve à la tête d’une coalition armée opposée au pouvoir établi à Kinshasa.

Ce parallèle historique ne signifie pas que les deux situations soient identiques. Les acteurs, les rapports de force et les contextes régionaux ont évolué. Il souligne toutefois la permanence d’une logique politique dans laquelle les armes peuvent redevenir un instrument de conquête ou de contestation du pouvoir.

Un ancien dirigeant, qui a bénéficié de l’autorité de l’État pendant près de deux décennies, se place désormais à la tête d’une structure dont la contestation du pouvoir passe par une composante armée. Dans un pays qui peine à consolider son unité territoriale et institutionnelle, cette option risque de renforcer l’idée selon laquelle l’accès au pouvoir ou sa remise en cause peuvent se jouer en dehors des seules voies constitutionnelles.

Le choix de l’appellation « Front pour la refondation de la nation » mérite également attention. Le terme « refondation » suggère une volonté de transformation profonde de l’État, tandis que la référence à la nation renvoie à l’unité du territoire et à l’intérêt général. Pourtant, l’intégration de l’AFC et du M23 dans cette nouvelle coalition place le projet devant une difficulté majeure : comment revendiquer la refondation nationale tout en s’appuyant sur une force armée qui contrôle des territoires dans l’est du pays et dont l’action est au cœur du conflit avec Kinshasa ?

Cette interrogation est renforcée par les conclusions du Groupe d’experts des Nations unies, qui a documenté le soutien militaire rwandais au M23 et son rôle dans l’expansion territoriale de la rébellion. Kigali conteste les accusations portées contre lui.

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si Joseph Kabila peut fédérer des opposants à Félix Tshisekedi. Il est aussi de déterminer si cette coalition peut prétendre incarner un projet national autonome, alors qu’elle associe des responsables politiques et des chefs militaires dont les intérêts et les objectifs ne sont pas nécessairement identiques.

L’alliance peut permettre à Kabila de donner une direction politique plus visible à la rébellion. En retour, elle offre aux responsables de l’AFC-M23 la possibilité de s’appuyer sur la stature d’un ancien président, qui connaît les rouages de l’État et conserve une place dans l’histoire politique congolaise. Cette convergence d’intérêts constitue l’un des éléments centraux de la nouvelle configuration.

Une légitimité politique fragilisée

Le positionnement de Joseph Kabila est également compliqué par sa situation judiciaire. Le 30 septembre 2025, la Haute Cour militaire de Kinshasa l’a condamné à mort par contumace, notamment pour trahison et participation à un mouvement insurrectionnel, dans une procédure liée à l’AFC-M23. L’ancien président a contesté la légitimité de cette procédure, qu’il considère comme politiquement motivée.

Cette condamnation constitue un élément majeur du contexte dans lequel intervient la création du FRN. Elle accentue la confrontation entre l’ancien chef de l’État et les autorités actuelles. Elle ne dispense cependant pas d’examiner les conditions de la procédure judiciaire ni de distinguer la décision rendue des arguments avancés par les différentes parties.

Kabila entend peser sur l’avenir de l’État congolais alors qu’il est lui-même condamné par une juridiction nationale pour des faits liés à une insurrection. Son entrée officielle à la tête d’une coalition comprenant le M23 risque ainsi de renforcer la lecture du conflit comme un affrontement entre le pouvoir en place et un ancien dirigeant devenu son adversaire politico-militaire.

La paix congolaise à l’épreuve d’une nouvelle configuration

L’avènement du FRN intervient dans un contexte où les initiatives diplomatiques peinent à mettre fin aux combats dans l’est de la RDC. L’apparition d’une coalition placée sous la direction d’un ancien président peut compliquer davantage les négociations, en multipliant les centres de décision et en donnant une nouvelle dimension politique à une confrontation déjà régionalisée.

Pour Félix Tshisekedi, cette évolution représente un défi supplémentaire car le conflit ne se limite plus à l’affrontement entre les forces gouvernementales et une rébellion structurée autour de l’AFC-M23. Il prend aussi la forme d’une confrontation avec une personnalité qui a dirigé le pays pendant dix-huit ans et dont le retour au premier plan pourrait raviver les fractures politiques nationales.

Pour autant, la création du FRN ne permet pas, à elle seule, de conclure à une modification immédiate du rapport de force militaire. Son influence dépendra de sa capacité à coordonner ses composantes, à définir une ligne politique cohérente et à obtenir un soutien qui dépasse les zones déjà affectées par les combats.

Aziz Krah

Lemandatexptess.net

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