
Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo, les signes d’une sortie politique en clair-obscur
Longtemps considéré comme l’une des figures incontournables de la vie politique ivoirienne, Laurent Gbagbo semble entrer dans une phase où son influence ne produit plus les mêmes effets. Après avoir dirigé l’État pendant une décennie, connu la prison puis l’acquittement devant la Cour pénale internationale, l’ancien président est revenu au pays avec l’ambition de reprendre sa place au centre du jeu politique. Mais les événements qui se succélèdent ces derniers mois interrogent désormais sa capacité à peser durablement sur l’avenir de son camp.
À 81 ans, le président du PPA-CI conserve une base militante fidèle qui continue de voir en lui le principal opposant au pouvoir d’Alassane Ouattara. Son aura auprès d’une partie de ses partisans demeure réelle, nourrie par un parcours marqué par des décennies de lutte politique. Toutefois, cette fidélité ne suffit plus à masquer les difficultés auxquelles fait face son parti, ni les interrogations grandissantes sur l’après-Gbagbo.
Un leadership fragilisé
Plusieurs signaux donnent le sentiment d’un leadership fragilisé. Le premier est la série de départs enregistrés au sein du PPA-CI. Le ralliement de plusieurs cadres au mouvement lancé par Ahoua Don Mello traduit un malaise interne qui dépasse les simples divergences personnelles même si le Parti, dans un communiqué signé par Me Habiba Touré, estime que ces départs ne le touchent pas. De fait, pour la première fois depuis plusieurs années, des responsables historiques choisissent d’explorer une autre voie politique sans Laurent Gbagbo. Cette évolution révèle une volonté croissante d’une partie de la gauche de préparer une alternative.
Le second élément concerne justement la gestion de cette contestation. La radiation d’Ahoua Don Mello et de plusieurs autres cadres ayant soutenu une candidature indépendante à l’élection présidentielle a illustré la fermeté de la direction du parti alors que la voie de l’indulgence aurait pu ramener la cohésion en interne. Cette décision a également accentué les fractures internes. Dans le même temps, les relations avec d’autres formations de gauche, notamment le COJEP de Charles Blé Goudé et le MGC de Simone Ehivet Gbagbo, se sont progressivement refroidies. Quant au rapprochement engagé avec le PDCI-RDA, il n’a pas permis de construire un front politique durable face au pouvoir. Le front commun s’est effondré au lendemain de la présidentielle d’octobre 2025.
Le troisième épisode reste sans doute le plus déterminant. En amont de l’élection présidentielle de 2025, Laurent Gbagbo a maintenu sa candidature alors même que sa condamnation dans l’affaire dite du braquage de la BCEAO rendait son éligibilité hautement improbable. En refusant de désigner un candidat de substitution, le PPA-CI s’est retrouvé sans représentant dans la course au perchoir de la République. Cette politique de la « chaise vide » s’est prolongée avec le boycott des élections législatives du 27 décembre, éloignant davantage le parti des institutions nationales.
Pour tenter de maintenir une présence dans le débat public, Laurent Gbagbo a annoncé récemment la création d’un Observatoire des décisions parlementaires, chargé de suivre l’action des députés. Une initiative perçue par ses soutiens comme une nouvelle forme de vigilance démocratique, mais qui, en réalité, offre le symbole d’un parti privé de représentation institutionnelle.
La question de la succession
Au-delà des choix stratégiques, c’est désormais la question de la succession qui nourrit les débats. Farouche pourfendeur de la longévité d’Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo refuse toujours de désigner un héritier politique. Lors de la Fête de la Renaissance organisée à Songon le 16 mai, il a affirmé qu’il ne nommerait pas de successeur, indiquant seulement qu’il pourrait déléguer certaines de ses prérogatives.
Cette position entretient les incertitudes au sein du PPA-CI. Plusieurs cadres estiment qu’une transition organisée permettrait de préserver l’unité du parti et de préparer l’avenir. D’autres, comme son épouse Nadiani Bamba, continuent de penser que Laurent Gbagbo demeure l’unique personnalité capable de fédérer la gauche ivoirienne.
En somme, l’ancien chef de l’État reste incontestablement une figure majeure de l’histoire politique de la Côte d’Ivoire. Son combat pour le multipartisme, son accession au pouvoir en 2000 et les crises qui ont marqué son parcours lui assurent une place singulière dans la mémoire nationale. Mais comme beaucoup de grands dirigeants, il est désormais confronté à une question décisive : celle de l’héritage qu’il laissera et de la manière dont il choisira de quitter la scène politique. Car, en politique, la grandeur d’un parcours se mesure aussi à la qualité de sa transmission.
Martial Galé







