Lemandatexpress – Plus de trois mois après les démolitions controversées du quartier Koumassi-Campement, la justice passe à la vitesse supérieure. Lors d’une conférence de presse animée ce mercredi 16 septembre, le Procureur de la République près le Tribunal de Première Instance d’Abidjan, Koné Braman, a présenté un bilan détaillé de l’enquête judiciaire en cours, révélant la complexité et les ramifications de cette affaire.
D’après les précisions apportées par le Procureur, la zone frappée par les démolitions s’étend sur une vaste superficie. « La zone impactée couvre une superficie totale de 6 hectares 88 ares 38 centiares et englobe 250 lots répartis sur 7 îlots », a indiqué Koné Braman, dressant un inventaire précis du statut foncier des parcelles concernées : 28 parcelles avec Arrêté de Concession Définitive (ACD), 4 avec certificat de mutation, 8 titres fonciers au nom de l’État, 5 en cours de morcellement et 205 parcelles sans titre foncier.
Afin de préserver le site et de garantir les actes d’enquête, « le site concerné a été placé sous-main de justice jusqu’à nouvel ordre par réquisition judiciaire », a-t-il précisé. L’enquête, ouverte au lendemain des faits, a donné lieu à une série d’auditions d’envergure. Le premier suspect, le nommé Alloui Brou Jacques, a été interpellé le 18 juin 2026 suite à la diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux. « Interrogé, il a reconnu être l’auteur des démolitions », a rappelé le Procureur.
Cependant, les investigations ont rapidement dépassé le cadre d’un simple litige individuel. Quinze personnes d’intérêt ont été auditionnées pour établir les responsabilités de chacun : hautes autorités du District d’Abidjan, élus locaux, responsables administratifs, chefs traditionnels, auxiliaires de justice, ainsi que les prestataires techniques engagés sur le terrain. « Les auditions des personnes susmentionnées et l’exploitation des divers éléments recueillis ont permis à l’enquête de mieux cerner les implications des uns et des autres, en dehors de celles de M. Alloui Brou Jacques », a souligné le chef du Parquet.
Le plan ORSEC et l’argument d’autorité en question
Parmi les figures politiques entendues figure le Ministre-Gouverneur du District Autonome d’Abidjan, auditionné le 24 juin dernier par le Premier Président de la Cour d’appel. Selon le magistrat, le Ministre-Gouverneur « a déclaré que c’est dans le cadre du plan ORSEC que les démolitions ont été opérées à Koumassi-Campement » afin de dégager les emprises et détruire les installations irrégulières. « Les investigations sont en cours pour déterminer si le plan ORSEC s’appliquait en la matière et son degré d’implication dans ces démolitions », a martelé le Procureur.
Une ligne de défense également reprise par plusieurs de ses collaborateurs. Le Directeur de Cabinet du District a reconnu avoir supervisé l’opération « sur instruction du Ministre-Gouverneur », tandis que le Directeur des Services Techniques a admis avoir requis la force publique dans le même cadre réglementaire.
Du côté de la municipalité de Koumassi, le Maire a exprimé ses regrets quant aux déclarations initiales dégageant la responsabilité de la mairie au profit d’un opérateur privé. « Il a toutefois regretté de ne pas avoir attendu les conclusions des services techniques, lesquelles ont établi qu’il s’agissait d’une parcelle viabilisée et qu’il ne s’agissait pas de l’exécution d’une décision de justice », a rapporté le Procureur.
Rôle central du Député de Gouméré-Tabagne
L’un des éléments les plus marquants révélés lors de ce point de presse concerne l’implication présumée du Député de Gouméré-Tabagne. L’enquête pointe un rôle actif de l’élu dans l’ingénierie et le financement de l’opération. « Il ressort notamment des investigations qu’il a joué un rôle déterminant dans la mise en œuvre de l’opération de démolition des constructions à Koumassi-Campement, en assurant la coordination et le financement principal de ladite opération », a affirmé Koné Braman.
Un administrateur des services financiers a notamment révélé avoir accordé au député, courant 2024, un prêt de 7 millions de francs CFA destiné à appuyer les actions de déguerpissement sur le terrain. De plus, le fils aîné de M. Alloui Brou Jacques a affirmé que l’élu exigeait de son père « une vidéo destinée à être diffusée sur les réseaux sociaux afin d’assumer la responsabilité des démolitions ».
Face à ces éléments, la justice s’apprête à lever le verrou de l’immunité parlementaire. « Une requête nous a été adressée par Mme le Doyen des juges d’instruction à l’effet de saisir Mme le Procureur Général près la Cour d’appel d’Abidjan aux fins de saisir le bureau de l’Assemblée nationale en vue d’autoriser les poursuites contre le député mis en cause », a annoncé le Procureur, précisant que cette initiative s’inscrit dans le strict respect de la procédure applicable aux parlementaires.
Concluant ses propos, le Procureur Koné Braman a tenu à rassurer la population et les victimes du quartier Campement sur la détermination du parquet à établir les faits sans complaisance. « Toute la lumière sera faite sur les circonstances entourant les démolitions des constructions opérées à Koumassi-Campement le 3 juin 2026 », a-t-il conclu.
Zéphirin Gohia




