
Déguerpissement à Koumassi Campement: les dessous d’une affaire qui défie les codes de l’administration publique
Le déguerpissement de Koumassi Campement, intervenu le 03 juin, n’a pas fini de dévoiler ses zones d’ombre. Alors que son principal instigateur présumé, Alloui Brou Jacques, est placé sous mandat de dépôt, les investigations se poursuivent et dessinent les contours d’une affaire bien plus complexe qu’une simple opération de démolition.
Ces faits de société dramatiques, qui défient l’administration publique et mettent en péril plusieurs biens personnels, s’amoncellent en Côte d’Ivoire. Après le très médiatique drame du foncier personnifié par Komé Bakary, le déguerpissement de Koumassi Campement, tout aussi retentissant, a récemment créé une onde de choc au sein de l’opinion nationale. Au-delà de la responsabilité pénale individuelle, cette affaire met en lumière les failles d’un système où des procédures administratives semblent avoir été contournées, voire instrumentalisées. Une enquête de terrain publiée par L’Éléphant Déchaîné apporte de nouveaux éléments qui alimentent les interrogations sur les mécanismes ayant conduit à ce drame.
Le 3 juin 2026, des bulldozers détruisent environ 10 hectares de Koumassi Campement . Des milliers de personnes perdent leur logement, tandis que commerces, établissements scolaires et lieux de culte sont réduits en gravats. Le choc est d’autant plus grand que l’opération intervient en pleine saison des pluies et au moment où de nombreux candidats préparent les épreuves du baccalauréat. Face à l’émotion suscitée, le procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau ouvre rapidement une information judiciaire.
Alloui Brou Jacques est poursuivi pour troubles à l’ordre public, diffusion de fausses nouvelles susceptibles de jeter le discrédit sur les institutions, destruction volontaire d’immeubles et dégradations volontaires de biens immobiliers appartenant à autrui. Des infractions prévues par plusieurs dispositions du Code pénal. Mais au fil des investigations, ce sont surtout les fondements mêmes de l’opération qui apparaissent fragiles.
Des droits fonciers largement remis en cause
Le principal argument avancé par Alloui Brou Jacques reposait sur une prétendue propriété de 34 hectares à Koumassi Campement. Or les documents consultés racontent une toute autre histoire. Selon un jugement contradictoire rendu le 14 avril 2025 par le tribunal d’Abidjan, le litige qui l’oppose à des riverains porte sur une parcelle de moins de 5 000 mètres carrés située entre le Bras Mort de la lagune, Abri 2000 et Grand Campement.
Plus troublant encore, les vérifications effectuées auprès du Cadastre et du ministère de la Construction, rapportées par L’Éléphant Déchaîné, indiquent qu’Alloui Brou Jacques ne disposerait que d’un arrêté de remblayage. Or un tel document autorise uniquement des travaux d’aménagement et ne constitue en aucun cas un titre de propriété. Autrement dit, les investigations disponibles remettent profondément en cause l’affirmation selon laquelle l’intéressé serait propriétaire des 34 hectares sur lesquels il fondait toute son action.
L’étrange utilisation du nom d’un avocat
Un autre pan du dossier soulève de sérieuses interrogations. Le nom de Me Essouo Serge apparaît sur une grosse exécutoire en qualité d’avocat conseil d’Alloui Brou Jacques. Pourtant, selon les informations publiées par L’Éléphant Déchaîné, l’avocat affirme n’avoir jamais accepté une telle mission. Il explique avoir découvert cette utilisation de son identité seulement après l’interpellation d’Alloui Brou Jacques, à la lecture du communiqué du procureur de la République publié le 10 juin. Il soutient n’avoir ni rencontré l’intéressé ni reçu de mandat de sa part. Estimant que son identité professionnelle aurait été utilisée frauduleusement, il aurait saisi l’Ordre des avocats et déposé une plainte auprès du procureur de la République. Si ces faits étaient établis, ils viendraient renforcer l’hypothèse d’un montage reposant sur l’utilisation de documents ou de qualités contestées.
Un quartier non concerné par le déguerpissement
Les interrogations ne s’arrêtent pas aux titres de propriété. L’opération menée le 3 juin pose également la question de sa conformité avec les programmes officiels de déguerpissement. Selon les informations recueillies par L’Éléphant Déchaîné, Koumassi Campement ne figurait pas parmi les quartiers identifiés pour les opérations de libération des emprises dans les huit communes concernées du district d’Abidjan. Mieux, environ 6,2 hectares des 9,5 hectares détruits auraient fait l’objet d’un lotissement régulièrement approuvé par l’arrêté n°04860/MCU/DU/SDAF du 5 octobre 2005. Les 3,3 hectares restants auraient été restructurés par le Comité d’Aide à la Restructuration (CAR), qui avait engagé une procédure d’approbation auprès du ministère compétent. Ces éléments tendent à accréditer la thèse selon laquelle le site ne relevait ni d’une occupation anarchique, ni d’une zone officiellement identifiée comme prioritaire pour un déguerpissement.
Au-delà d’un homme, la question des complicités
À ce stade, une interrogation dépasse désormais la seule responsabilité d’Alloui Brou Jacques : comment une opération d’une telle ampleur a-t-elle pu être exécutée si les fondements juridiques invoqués étaient aussi contestables ? La mobilisation d’engins lourds, l’ampleur des destructions et les conséquences humaines de cette opération laissent entrevoir un enchaînement d’interventions qui dépasse l’action d’un seul individu. L’enquête judiciaire devra désormais déterminer si cette affaire résulte d’une initiative isolée ou de l’existence d’un réseau ayant facilité, validé ou accompagné une opération menée en marge des procédures administratives et foncières. C’est sans doute sur cette question que se jouera le véritable épilogue de l’affaire de Koumassi Campement, devenue bien plus qu’un simple contentieux foncier. Il s’agit, aussi, pour les institutions de faire montrer leurs capacités à faire toute la lumière sur l’une des opérations de démolition les plus controversées de ces dernières années.
Martial Galé







